Je me demandais ce que je pourrais bien faire de cette journée. Vais je encore passer ce premier jour du week end collé à mon micro à bêtement jouer aux cartes contre une machine ou me décider à
enfin réparer cette maudite pompe d’eau qui a rendu l’âme depuis plus de deux ans. Il ne s’agit pas d’une pompe à eau d’une bagnole (d’ailleurs je n’en ai pas), mais d’une pompe qui alimente la
maison à partir d’une citerne. Là, un petit intermède que je vous explique l’importance de cette pompe. Ici nous avons l’eau courante, nous disons « on nous la lâche » deux ou trois heures par
semaine alors quand « on nous lâche l’eau » on remplit tout ce qui est creux ou susceptible de la contenir, bassines, jerricans, carafes, verres tout y passe et si elle était potable on remplirait
même nos panses. Moi j’ai une citerne d’un petit millier de litres à laquelle j’ai bidouillé une pompe électrique qui dessert la maison. Voilà vous connaissez maintenant la pompe qui a rendu l’âme
depuis deux ans et qui transforme ma femme (et moi quelquefois) en colporteuse d’eau. Toute la journée à traîner des bidons de la citerne à la cuisine, à la salle de bains aux toilettes etc.…
J’étais donc plongé dans mes pensées à dresser un plan pour réparer cette pompe quand mon téléphone sonne - bahri ! quel plaisir de t’entendre. Il s’appelle bahri ce qui en arabe veut dire marin et
bizarrement c’en est un. Je l’ai toujours envié. Il est marin sur un remorqueur un jour et les trois jours d’après il est à la pêche sur sa petite barque. Comme c’est un bon pêcheur il pourrait
vivre du produit de sa pêche s’il le voulait. Qui ne l’envierait pas ! L’assurance d’un boulot stable pour ses vieux jours et gagner de l’argent en pêchant. - Salut mohamed ça me fait plaisir de
t’entendre aussi. Ca fait longtemps qu’on ne s’est pas vus. - Hé oui depuis que t’as eu la mauvaise idée de déménager on se voit de moins en moins. - Dis moi, ça te dirait une partie de pêche
demain ? Une partie de pêche avec bahri ça ne se refuse pas. La pompe peut encore attendre une semaine Elle a bien attendu deux ans. Alors une semaine de plus… Quant à ma femme si j’ai la chance de
prendre un mérou, poisson qu’elle adore, elle ne boudera même pas. - Et comment que ça me dirait. Tu tombes à pic j’étais justement en train de penser à quoi faire demain. - Bon ne bouge pas de
chez toi. Je passe te prendre et n’achète rien j’ai préparé tout ce qu’il faut. Il parle bien sur de l’essence et de l’amorce. Il a décidé de ne pas me faire participer aux frais.C’est une
invitation en quelque sorte. J’apprécie secrètement. Il sait très bien, que ça ne me gênerait pas de participer mais c’est une façon d’exprimer son estime à une personne. Je n’avais pas l’intention
de vous raconter une histoire algérienne sur l’eau courante, la pêche ou le pétrole à cent dollars bien qu’à creuser un peu je pourrais lier tout ça, mais c’était surtout pour vous dire qu’au cours
de cette partie de pêche à environ mille mètres de la côte j’aperçois une bouteille - Tu peux t’en approcher bahri qu’on voit ce qu’il y a dedans ? - Laisse tomber y a peut être un truc toxique.
Ils ont bien changé les marins de nos temps. La pollution est passée par là et a détruit leur côté rêveur. Mais moi j’insiste. - Qu’est ce que tu me racontes là et s’il y avait une carte d’un
trésor ou peut être un génie qui va exaucer nos vœux. Tu ne vas pas nous faire louper ça. Avec un large sourire il dirige la barque vers l’objet que faisait briller le soleil. - Et puis regarde
comme elle est jolie cette bouteille. On n’en trouve pas des comme ça par ici. Quand la barque arrive au niveau de la bouteille je me penche et tends la main pour la cueillir tout en lançant à
bahri - Si c’est un génie qu’est ce que tu vas lui demander ? - Je me contenterai d’un petit yacht. Et toi ? - Je ne vais pas être aussi exigeant que toi, moi je me contenterai d’un peu d’eau dans
les robinets. C’est que je pensais toujours à la pompe que je n’ai pas réparée et si jamais je rentrais bredouille ça va barder. Le fou rire de bahri se mêla harmonieusement au silence de la mer et
au ronronnement du moteur - Et tu trouves que je suis exigeant. Même celui qui a enfermé le génie dans une bouteille ne pourra pas réaliser un tel exploit. Je jette un œil à l’intérieur de la
bouteille et me rends compte qu’elle contient un bout de papier - Tu peux écarter l’option du génie. Mais il reste toujours l’espoir de la carte d’un trésor - Comme ça tu pourras t’offrir une
maison où l’eau coule à flot. Après avoir enlevé le bouchon de liége, j’extirpe difficilement le bout de papier qui était soigneusement enveloppé dans du plastique et entame silencieusement la
lecture. - Alors... - C’est un message. Il est adressé à un certain Jacques Martin - Qu’est ce qu’il dit ? - « Dans deux heures je prends un avion pour New York. C’est pour me marier. Mais si tu
décides de revenir j’annule tout » et c’est signé Cécilia. - Elle doit venir de loin cette bouteille. Qu’est ce qu’on va en faire ? - Moi je garde la bouteille je l’ai vue le premier et toi tu
t’occupes du message. C’est toi le commandant de bord. - C’est bizarre quand même qu’à l’ère de l’Internet cette Cécilia lance une bouteille à la mer... Tu ne crois pas qu’un SMS aurait suffi ? On
rigole un bon coup et on continue. Pendant toute la journée je n’ai pas arrêté de penser à ce Jacques Martin et cette Cécilia, ça ne m’a pas gâché la partie de pêche mais quand même. Et là j'en
arrive au pourquoi de ce texte, vous devez bien vous douter que ce n’est pas pour vous parler de mes déboires avec l’eau douce ou mon plaisir à voguer sur une autre eau mais salée celle là, que
j’ai écrit tout ça ; mais voilà, de ce côté ci de la méditerranée on ne connaît point de Jacques ou de Cécilia, ici tout le monde s’appelle Mohamed, Kader ou Fatima c’est donc pour ça que je fais
appel à vous gens de la toile,les cybercitoyens du monde, si vous croisez cette Cécilia dites lui que sa bouteille a fini du côté d’Oran au large du cap Falcon et que son Jacques n’a aucune chance
de lire son message. En espérant que ce n’est pas déjà trop tard pour eux, moi j’ai fait ce que j’ai pu et j’ai même fait le plus vite que j’ai pu.
par GHERRAM
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