« Vous êtes très gentils mais maintenant il faut que je rentre chez moi »
Quand ces mots arrivent à mon ouïe je ne sais pas quoi en faire, où les ranger, aucune partie de mon cerveau n’était préparée à recevoir d’elle de telles paroles.
Je lève la tête, elle me sourit. Je l’ai souvent vue sourire comme ça… à la boulangerie, chez le marchand de légumes, à la mairie ou au facteur qui venait chaque fin de mois lui verser sa petite pension, mais à moi jamais. Elle ne m’a jamais souri comme ça à moi. Ce sourire gentil et de circonstance c’était pour les autres, jamais pour moi. Moi je suis son fils et quand elle me sourit c’est autre chose. Quand elle me sourit ses yeux brillent, pétillent. Quand elle me sourit je redeviens un enfant et aussi loin que peuvent remonter mes souvenirs il a toujours été le même, il n’a pas vieilli. Les rides et les plis sont pour les autres parties de son corps, par pour son sourire. Si les années qui passent ont laissé leur trace sur son visage, si le temps, tel un artiste a sculpté son oeuvre irréversible sur elle, ils n’ont eu raison ni de son sourire ni de la flamme qui l’anime et qui fait briller ses yeux. Et si maintenant je ne les vois pas, ce n’est pas qu’ils ont disparu mais c’est parce qu’elle ne me reconnaît pas. Je suis un étranger pour elle. Etranger pour ma mère. Ce sourire que je vois dans son visage n’est pas pour moi. Un instant, comme pour me mentir à moi-même, ultime et vaine parade je me retourne pour apercevoir un quelconque passant, un mendiant un voisin, n’importe qui à qui j’aurais offert ce sourire. Moi je n’en voulais pas. Il m’annonçait de mauvais jours à venir. Je baisse la tête. Je ne veux pas qu’elle voie l’expression désemparée qui s’est glissée en moi, je veux pas qu’elle lise mon désarroi . Je regarde les arabesques du carrelage que je connais par coeur. Je me surprends à en admirer les lignes. J’aurais voulu qu’une larme vienne mouiller mes yeux pour m’aider à supporter cette lourde peine. Mais rien ne vint. Grosse tristesse et point de larmes. Amer, je me rends compte que la terrible maladie a encore progressé. Telle une armée d’envahisseurs avançant méthodiquement vers un pays sans défenses le prenant hameau par hameau. Celui qui venait de tomber fait très mal. C’est le mien, celui de la chair de la chair, celui où cohabitent les âmes des êtres chers.
" Rentrer chez toi? Tiens donc je ne savais pas que tu avais un autre chez toi"
Je dis ça sur un ton taquin, sans trop y croire, je lance ces quelques mots beaucoup plus pour me réconforter, pour quitter cet état bizarre dans lequel j’étais plongé et que je n’aimais pas.
« Et comment donc! Une belle maison tu sais! tu devrais venir la voir un jour. » Elle m’invite chez elle.
Je me lance dans des explications, je remonte le temps étape par étape, histoire après histoire, souvenir après souvenir cherchant celui qui la ramènera. Mais rien n’y fait.
"Mes enfants doivent commencer à s’inquiéter tu sais ça fait longtemps que je suis avec vous"
"Et moi qui je suis alors et ici tu es où" Ces paroles; aussitôt prononcées je les regrette, je lis comme une détresse dans ses yeux.
Un peu perdue, elle fait mine d’accepter mes explications mais c’est juste pour être gentille avec ce gentil étranger qui lui ouvre sa maison et son coeur. Je sais qu’elle fait juste semblant de me croire, je le sais parce que son sourire ; mon sourire à moi celui qu’elle me réservait n’est pas celui qu’elle m’adresse en ce moment. Je suis un étranger.
Me sourira t elle encore une fois ? Ce sourire le reverrai je un jour ?