SI LA FRANCE N'A PAS SU VIVRE AVEC L'ALGERIE, ELLE N'A SURTOUT PAS SU LA QUITTER.
Le camion n'ira pas plus loin. Des grosses pierres et des troncs d'arbre avaient rendu la route impraticable. Toute la famille descendit, chacun tenant en main un sac ou un baluchon, des vêtements surtout. Monsieur C. descendit aussi et marcha au milieu des enfants jusqu'au barrage. Reconnaissant l'adjoint du maire, un homme vint lui serrer la main
« Vous n'auriez pas vu H. le pompiste il a tenu à aller travailler malgré les événements, et ici on s'inquiète pour lui…»
« La station est fermée. Ils y ont dressé un barrage »
Une rue du village porte aujourd'hui le nom du pompiste.
« Nous avons éloigné les femmes et les enfants et ces pierres sur la route c'est pour retarder les voitures, le temps de fuir en cas d'attaque»
« Tout peut arriver on ne sait plus ce qui se passe. Soyez prudents le temps d'y voir clair. »
« L'armée et la police pourraient protéger les gens… »
Manu est un policier lui aussi et il nous avait bien protégés de l'homme au chapeau.
L'enfant aperçoit son oncle il quitte le cercle et fonce vers lui, vers enfin quelque chose qui ne représente pas la peur et l'angoisse. Laissant les grands avec leurs problèmes il se réfugie auprès de cet oncle qui l'emmenait souvent se promener sur les quais. L'oncle le prend l'enfant par la main et fait signe au reste de la famille de le suivre. Quelques pas plus loin l'enfant se retourne pour voir son père qui parlait encore avec Monsieur C.
« Ne t'en fais pas, il va venir » lui dit son oncle avec un sourire qu'il voulait rassurant. Apparemment ça ne marche pas parce que sans savoir pourquoi il se met à pleurer et à appeler son père. Son oncle le prend dans ses bras puis le met sur ses épaules comme lorsqu'il l'emmenait sur les quais mais rien n'y fait, il continue à pleurer et à appeler son père.
Le lendemain la famille s'installe dans une maison vide, l'enfant était étonné du nombre de maisons vides qu'il y avait dans le village négre. Il y avait deux petites fenêtres carrées qui donnaient sur une cour où des femmes étaient toujours en train de laver quelque chose avec un enfant attaché au dos.
Sa mère avait beaucoup à faire pour rendre la maison habitable.
« Tu peux sortir jouer mais ne t'éloigne pas »
Il n'y avait pas d'enfants avec qui jouer. Son oncle lui dit que les enfants sont dans la forêt pour chercher du bois.
«Il y a longtemps que les livreurs de bouteilles de gaz ne travaillent pas.»
Les gens se méfiaient de ces nouveaux venus.
« On ne sait pas ce qu'ils ont fait »
« Ils sont peut être impliqués dans le meurtre de la femme du stade »
L'OAS pourrait venir les chercher jusqu'ici »
« Ils ont toujours vécu dans le village avec les européens et maintenant que ça va mal ils se rappellent qu'ils sont arabes »
Un peu avant midi un camion et une voiture sont au barrage. L'enfant reconnut la voiture du boulanger mais son père l'empêcha d'y aller. C'était l'adjoint du maire et le boulanger qui revenaient avec de l'huile et de la farine et des provisions pour tout le monde. Plus personne ne regarda de travers l'enfant qui s'était même fait deux amis.
Avec ses nouveaux compagnons il allait à la montagne pour regarder les bateaux partir. Il en venait beaucoup ces derniers temps et les gens qui partaient venaient dans des cars, des camions, des bus. Ce mouvement de foule l'intrigua et ne put s'empêcher de penser aux amis qu'il avait laissés au village.
« Je veux descendre au bord de la route pour voir les voitures de plus prés, vous venez ? »
« Tu es fou, c'est dangereux et nos parents nous l'ont interdit »
Ils aperçoivent une grosse fumée noire au milieu de la grande ville.
« C'est quoi ? »
C'est l'indépendance »
Il ne comprit rien et voulut leur dire que c'était de la fumée et quand il y a fumée il y a forcément feu mais comme il n'avait jamais entendu ce mot et qu'ils étaient plus grands que lui il n'insista pas.
« Maman c'est quoi l'indépendance »
« C'est des affaires de grande personnes, n'en parles pas tu pourrais nous attirer des ennuis »
« C'est vrai que le feu est une affaire de grandes personnes » se dit-il en reconnaissant que ses nouveaux compagnons avaient raison.
Il décida de ne pas faire la sieste. De toute façon, ici elle n'était pas obligatoire et sa mère n'avait jamais insisté pour qu'il la fasse. Il ira sur le bord de la route voir les voitures de plus prés.
Assis entre un muret et un buisson il regarde les voitures qui se dirigeaient vers le port. Reconnaissant la voiture de Monsieur C il sortit de sa cachette et leur fit un grand signe.
« Tu ne devrais pas être ici toi ! »
« Où allez-vous tous ? Où vont tous ces gens ? »
«On va prendre un bateau… C'est l'indépendance »
Il eut une brusque pensée pour le village, sa maison, ses amis.
«Mais je n'ai pas vu de fumée du côté du village… et notre maison … »
« Elle n'a rien ta maison tu pourras y retourner bientôt. »
« Tu ne veux pas dire au revoir à Marité ?»
« Non ! Elle me fait toujours tomber du vélo »
Monsieur C ne put retenir une larme, et la gorge serrée :
« Je crois que cette fois ce serait bien que tu ailles l'embrasser »
« Pourquoi » Fit il, intrigué par le ton de l'adjoint maire.
« Nous partons très loin et pour très longtemps »
Ils ne savaient pas où ils allaient ni où ils finiraient.
Marité qui était plus âgée que lui pleurait, sa mère essayait de la consoler mais elle pleurait aussi. Quand elle l'embrassa ses larmes mouillèrent ses joues.
« Tu vois maintenant c'est toi qui me fait pleurer »
« Pardon Marité, tu sais des fois je tombais tout seul et je disais que c'était toi. »
« Et tu allais pleurer chez maman pour qu'elle te donne un morceau de chocolat »
Elle réussit à sourire derrière ses larmes.
C'est cette image qu'il garde d'elle. Des yeux verts illuminés qui souriaient et d'où sortaient de chaudes larmes. Un sourire qu'un rideau de larmes ne put ternir.
Peu de temps aprés, la famille retourna au village. C'était presque un désert, il y avait encore le vieux Michel et son accordéon, notre voisin le boulanger et Madeleine l'épicière. Elle n'ouvre plus son épicerie, toute la journée elle est à la station des cars à attendre le retour de son fils qui ne revient pas de la ville. Elle demande à tout le monde s'ils n'ont pas vu son Roger. Quelqu'un lui a déjà dit l'avoir vu mort devant le prisunic le jour des grandes émeutes mais elle ne l'a pas écouté.
Un soir qu'il faisait très chaud ses parents sortirent deux chaises pour s'asseoir sur le trottoir, c'était comme ça d'habitude sauf que cette fois aucun voisin ne vint se joindre à eux :
« Pauvre Manu, tout le mal qu'il s'est donné pour construire cette maison… »
« Hé oui ! Il n'a pas eu le temps d'en profiter… J'espère qu'il épousera Gaby en France »
« Moi je me demande comment ils vont faire pour s'habituer là bas »